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Littérature : « Sagesses de l’olivier » de Youcef Allioui


Les contes berbères kabyles : de l’oralité à l’écrit



Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Ce livre s’inscrit dans une suite « logique » d’une dizaine d’ouvrages sur la littérature orale kabyle et notamment le conte. Le sommaire de « Sagesses de l’olivier » - Timucuha n tzemmurt - est volontairement plus « hétéroclite ». L’ouvrage comporte 20 récits : des contes, des fables, des mythes et des sagesses. Ceci afin de donner un petit aperçu du contenu de cette littérature orale qui était offerte à l’enfant kabyle dans l’ancienne Kabylie.
Dans l’ancienne Kabylie, les femmes - sœurs, tantes, mères et grand-mères (et dans une moindre mesure les hommes) - avaient à leur disposition une « bibliothèque orale » dans laquelle ils puisaient à des fins éducatives. Avec un avantage non négligeable, tout était transmis de façon ludique et légère. La transmission se faisait aussi bien avec une certaine gravité qu’avec un humour prononcé. Il y a aussi des contes qui traitent de questions plus « sérieuses » (ou plus graves) comme la protection de l’environnement, les droits de l’enfant, la condition de la femme, le droit d’asile ou le grave problème de l’inceste. En suivant l’actualité à travers le monde, on ne peut manquer d’être étonné : ce sont des sujets d’actualité, notamment en France, auxquels les anciens Kabyles avaient apporté des solutions depuis déjà plusieurs siècles ! Ce sont tous ces invariants culturels et mentaux qui font l’identification de l’enfant amazigh. Cette identification est double et constante dans la littérature orale et notamment dans le conte kabyle. Elle nous révèle ainsi la relation au monde des structures de la personnalité kabyle.

Quelle est l’importance de l’écrire en langue française et berbère ?

Mon père me disait : « Ecris ce que tu peux en kabyle, tes enfants le trouveront ! » J’étais alors collégien. Et mon souci était d’écrire d’abord en kabyle et uniquement dans ma langue maternelle a d’abord été dicté par l’envie de faire plaisir à mon père... mais pas uniquement. Je m’explique : contrairement aux autres enfants kabyles, j’avais fait mon entrée à l’école française à l’âge de 11 ans. Jusque-là, je n’avais pas connu d’autre langue que ma langue maternelle, le kabyle. J’en étais donc très imprégné. Pour écrire, avant d’utiliser le tifina$ dans les années 70, je transcrivais ma langue en m’aidant de l’alphabet français. La grammaire berbère de Mouloud Mammeri (Tajerrumt n tmazi$t) était pour moi quelque chose de révolutionnaire ! Les études universitaires de sociologie, de psychologie et de linguistique m’ont permis de comprendre davantage encore le trésor que recélaient ma langue et ma culture. C’est évidemment la langue française qui avait aidé à cela, ce qui explique pourquoi j’écris « en français et en berbère ».

Quels types de messages spirituels véhiculent les histoires rapportées dans le livre ?

Pour les Anciens kabyles, le premier message spirituel consiste à protéger la terre - mère nourricière et sacrée car protectrice de la vie -, de l’environnement (tarwest). Pour les anciens Kabylie, tarwest signifie qu’il y a un lien et une interdépendance entre tous les êtres vivants sur la terre. Dans toutes les formules qui entourent les récits de la tradition orale - qu’ils soient contes ou mythes, fables ou sagesses - il est toujours question de « bonheur », de sagesse et de « lumière » qui signifie savoir, amour, connaissance et justice. Parmi ces messages spirituels (fort nombreux) que se transmettaient les Kabyles de génération en génération, ils y avaient aussi ceux qui entouraient leur langue. Bon nombre de sagesses, de dictons et de maximes « protègent » ce trésor, tissé par les ancêtres, qu’est la langue tamazight.
Grâce au conte et au mythe, il était donc possible non seulement de traiter de tous les sujets, mais aussi et surtout de tous les problèmes de société, à commencer par l’existence du peuple qui parle la langue qui veille à la transmission de ses légendes et de ses mythes.

Le récit d’une histoire (tamacahut) n’est pas anodin dans le monde berbère, dans quel décor et quelle ambiance étaient racontées ces histoires ?

Nous venons de voir que les raisons de la transmission orale chez les Berbères de Kabylie est empreinte d’un sacré qui touche à toutes les sphères de la vie. Mon père disait à juste titre : « Ecouter un conte, c’est s’entendre vivre !

Ô parole qui se fait entendre,
Faite de mythe et de légende
Les pays qui t’abandonnent
En hiver, de froid succombent.

C’est par une formule ou un poème dédié aux contes et aux mythes que ma mère donnait le ton de la soirée. Toute une mise en scène se mettait donc en place quand la mère kabyle se mettait à conter. Nous attendions sagement que la conteuse reprenne le cours de son récit auquel nous étions suspendus comme par un fil invisible mais ténu, un fil d’Ariane. Je me souviens de ces nuits d’hiver autour du feu et de ces nuits d’été dans la cour intérieure de la maison, où la formule d’ouverture du conte suspendait la maison aux étoiles.C’est si peu dire que nous étions heureux ! Peu de soirées au monde pouvaient ressembler à ces soirées kabyles où la magie du conte donnait au bonheur familial une empreinte indélébile. Dans la grande pièce qui nous servait de salon (tasga), de cuisine, de salle à manger, de réserve, de chambre à coucher et d’atelier de travail, nous nous rassemblions en demi-cercle devant le magique kanoune où brûlaient de grosses bûches de frêne, de chêne et d’olivier. Blotti entre mes tantes et mes frères et sœurs, quand je n’étais pas sur les genoux de mon père, qui me massait doucement le dos de ses mains calleuses, je luttais chaque soir contre le sommeil pour pouvoir entendre encore et encore ces contes merveilleux, ces légendes et ces mythes de toutes sortes, ces sagesses, ces joutes et ces chants qui viennent de la nuit des temps qui ont marqué mon enfance, ma jeunesse et ma vie d’homme. Comment oublier aussi ces soirées où nous jouions aux énigmes ? Ces soirées qui contrastaient avec celles dédiées aux contes par l’ambiance qu’elles y installaient, les éclats de voix et les éclats de rire, entrecoupés du silence favorable à toute profonde réflexion. Comment oublier la douce voix de ma mère qui s’élevait dans la nuit, après nous avoir abreuvés de contes jusqu’à ce que « le sommeil du juste » nous emporte ?

J’ai conté maints récits et j’ai dit maints poèmes
J’ai chanté des hivers mais aussi des printemps
J’ai tracé des chemins entourés de beaux dits
Et comme toutes mes semblables, j’ai saigné en dedans
En chantant ma tristesse, j’ai nourri mes enfants
J’ai pris soin de ma maison, je l’ai protégée du froid
Le bonheur, je l’ai vu, il m’a souvent souri
Quand je disais les mots qui éclairaient ma nuit.


Propos recueillis par S.A

 
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